French Fables in Action by  Violet Partington

La Tortue et les Deux Canards

PERSONNAGES


LA TORTUE


Les Deux Canards

QUOIQUE

POURQUOI


LE PAYSAN

LA PAYSANNE

——————

SCÈNE PREMIÈRE


LE TROU DE LA TORTUE

(Elle se promène lentement de long en large et se parle ainsi)

LA TORTUE. Que je suis lasse de toujours demeurer dans ce vieux trou! Il n'y a rien à y faire du matin au soir! Et quand je mets le nez dehors, je ne vois rien que le même jardin avec les mêmes allées où je fais ma promenade quotidienne autour des mêmes platebandes, et cela depuis ma jeunesse. Et encore, en hiver, j'ai tellement peur du froid et de la neige que je n'ose pas sortir, et je deviens si engourdie à rester toujours à la même place et à respirer toujours le même air qu'il n'y a pas moyen de rester éveillée. Alors je perds des mois entiers à dormir! Est-ce une vie cela! Je vous le demande!

(Les deux Canards entrent à ce moment, faisant: Couin, couin.)

LES DEUX CANARDS (parlant ensemble). Bonjour, madame la Tortue! Peut-on entrer? N'êtes-vous pas endormie?

LA TORTUE. Endormie! Non, grâce au ciel! Pas encore!

QUOIQUE. Nous partons ce soir pour l'Amérique, et nous sommes venus prendre congé de vous.

LA TORTUE. Vous partez pour l'Amérique?

POURQUOI. Oui.

LA TORTUE. Que vous avez de la chance! Comment voyagez-vous? En bateau?

POURQUOI. Pas si bêtes! Nous avons des ailes, pourquoi ne pas nous en servir?

LA TORTUE. Ah, c'est vrai! Vous êtes des gens heureux, vous! Vous pouvez voler, aller, venir, faire tout ce que votre fantaisie vous inspire; tandis que moi, je dois toujours rester clouée au même petit jardin, ou bien me fourrer pour dormir la moitié de l'année dans ce vieux vilain trou. . . Allez, allez . . . les choses sont bien mal arrangées en ce monde.

POURQUOI. Mais, ma chère, pourquoi ne pas venir avec nous?

LA TORTUE (prenant un petit air de dignité froissée). Monsieur, vous vous moquez de moi, et je ne le souffrirai pas. . . Comment voulez-vous que je vous accompagne? Voulez-vous que je vole avec mes pattes?. . . (Elle les agite.)

POURQUOI. Mais non, bien sûr! Tenez, j'ai une idée, je vais vous fabriquer un moyen de transport et nous partirons ce soir tous les trois ensemble. . . Cela vous va-t-il?

LA TORTUE. Cela me va-t-il?. . . Je le crois bien!. . . Mais quelle machine emploierez-vous pour me transporter? (D'un ton de vanité .) C'est que je ne suis pas petite, et mon écaille qui, m'a-t-on assuré, est très belle, pèse un assez joli poids.

QUOIQUE. Vous pouvez vous fier à nous, madame. Mon frère est très ingénieux et il trouvera bien quelque chose.

LA TORTUE. Soit! Je m'en rapporte alors entièrement à vous, et j'aurai confiance en vous. À quelle heure faut-il être prête?

POURQUOI. Soyez à six heures, ce soir, à la porte de votre jardin et nous vous y attendrons.

LA TORTUE. C'est entendu! Vous êtes bien aimables, messieurs, et je n'y manquerai pas.

LES CANARDS (la saluant). Au revoir, madame, donc à ce soir! (Ils échangent des poignées de pattes avec la Tortue et sortent en faisant: Couin, couin.)

LA TORTUE (les accompagnant à la sortie). Bonsoir, messieurs, oui, à ce soir!


(Le rideau tombe.)



SCÈNE DEUXIÈME


LA GRAND'ROUTE DEVANT LA PORTE DU JARDIN

(Au fond de la scène il y a une petite élévation. La Tortue sort par la porte du jardin à gauche. Elle a l'air d'être très inquiète, et regarde de tous côtés et dans l'air comme si elle cherchait quelqu'un.)


LA TORTUE. Ah ça! Vont-ils manquer à leur parole? Ce serait trop cruel après avoir éveillé toutes mes espérances. (À ce moment on entend sonner six heures. La Tortue compte les coups en battant l'air d'une patte, puis au sixième elle pousse un grand soupir de soulagement.) Ah! il vient seulement de sonner six heures. J'étais trop exacte. (Elle aperçoit à l'instant les deux Canards qui s'approchent portant un bâton, dont chacun a un bout dans la bec. Ils s'avancent jusqu'à la Tortue et déposent le bâton par terre à ses pieds.)

QUOIQUE. Eh bien! chère amie, vous voilà! Êtes-vous prête?

LA TORTUE. Oui, mes amis, je suis prête. Où est votre machine pour me transporter?

POURQUOI (montrant le bâton par terre). La voilà! . . .

LA TORTUE (incrédule). Ça! . . . Comment! . . . C'est avec ça que vous allez me transporter? . . . Mais vous me jouez un mauvais tour!

QUOIQUE. Mais non, mais non, laissez moi vous expliquer l'affaire. Tenez, moi, je prendrai un bout de bâton dans le bec . . . Comme ça . . . (faisant l'action).

POURQUOI. Oui, et moi, je prendrai l'autre bout . . . Comme ça . . .

LA TORTUE. Bon . . . et puis? . . .

QUOIQUE. Et puis, ma chère, vous prendrez le milieu du bâton entre vos dents que vous serrerez bien . . .

LA TORTUE. Ensuite? . . .

POURQUOI. Ensuite, chère amie, mon frère et moi, nous ouvrirons nos ailes, nous monterons dans l'air et nous filerons à toute volée vers l'Amérique en vous emportant avec nous. (Ici tous les deux font semblant de battres des ailes et poussent des: "Couin, couin" de joie).

LA TORTUE (se montrant radoucie et convaincue). Bon, je comprends . . . Elle est tres simple votre machine, mais elle est très bien imaginée.

QUOIQUE. Seulement, madame, il y a une chose qu'il faut bien vous rappeler. Une fois que nous serons en route, il ne faut pas que vous ouvriez la bouche ou que vous vous desserriez les dents.

LA TORTUE (hautaine). Mon cher ami, à qui parlez-vous? Ne savez-vous pas que je suis une tortue intelligente, et que je sais très bien tenir mes dents serrées quand il le faut?

POURQUOI (à part). Non, non, madame la Tortue, vous aimez trop à babiller. (Haut) Très bien alors, partons!


(À ce moment arrivent un paysan et une paysanne allant au marché et portant des paniers de légumes et de provisions. En voyant les préparatifs que font les Canards pour partir, ils s'arrêtent et examinent les voyageurs avec curiosité.)

LE PAYSAN. Que faites-vous là, messieurs et madame?

LA TORTUE (empressée de répondre). Nous partons pour l'Amérique à l'instant.

LA PAYSANNE. Pour l'Amérique! Est-ce loin?

QUOIQUE. Oui, oui, allez, bien loin!

LE PAYSAN. Et madame vous accompagne?

LA TORTUE (avec fierté). Mais oui, je vous l'ai déjà dit.

QUOIQUE. Madame veut voir le monde et elle a bien raison. Pourquoi demeurer toujours dans le même coin de terre et rester ignorante de ce qui se passe ailleurs?

LA TORTUE. Ces messieurs ont eu l'obligeance de me fabriquer tout exprès une machine pour me transporter avec eux.

POURQUOI. Allons, allons, il ne faut plus bavarder. Partons, dis-je. (Les Canards prennent chacun un bout du bâton et Quoique dit à la Tortue)

QUOIQUE. Surtout rappelez-vous bien de serrer fort les dents!

POURQUOI. Vous y êtes?

LA TORTUE (impatiente et se dépêchant de saisir le milieu du bâton). Oui, oui, partons! (Les trois se mettent en route, les Canards faisant semblant de voler en battant des ailes. Ils font le tour de la scène et, montant sur la petite élévation au fond, ils font face à l'auditoire et s'y arrêtent. Les deux paysans se mettent sur la gauche et poussent des cris d'admiration.)

LE PAYSAN. Voyez, voyez donc! C'est un vrai miracle! Venez voir!

LA PAYSANNE. Oui, regardez, regardez!

LE PAYSAN. Mais c'est la reine des tortues qui voyage avec sa suite!

LA TORTUE (desserrant les dents). La reine! Oui, en effet je la suis. (En lâchant le bâton elle se laisse tomber en bas de la petite élévation et reste étendue par terre. Les Canards descendent, l'examinent, puis secouant tristement la tête, ils s'avancent sur le devant de la scène et prononcent ensemble la morale de la fable.)

LES DEUX CANARDS.

Imprudence, babil et sotte vanité,

Et vaine curiosité,

Ont ensemble étroit parentage:

Ce sont enfants tous d'un lignage.

(Le rideau tombe.)


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