French Fables in Action by  Violet Partington

Le Loup et le Chien

PERSONNAGES


LE LOUP

LE CHIEN

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(Une clairière dans la forêt. Le Loup s'y trouve seul. Il est en train de chercher à manger, et il flaire les buissons, puis il vient sur le devant de la scène, s'assied et parle.)

LE LOUP. Rien, encore rien à manger aujourd'hui! Que vais-je faire? Je n'en sais rien! À force de jeûner, je deviens si maigre que je n'ai plus que les os et la peau. (Il lève une patte et fait voir sa maigreur.) Et je n'ose pas approcher trop près des fermes à cause des gros chiens de garde; sans cela, je trouverais bien moyen d'enlever quelque agneau ou quelque petit cochon. Il y a si longtemps que j'en ai mangé que je commence à oublier le goût de la chair de mouton ou de porc. (Il grommelle ici, montre ses dents et pousse des hurlements. Puis il se met à marcher de long en large en agitant sa queue, et tout en continuant de parler.) Ah! ces maudits chiens de garde! Ils sont si bien nourris, eux! ils pourraient bien me laisser prendre de temps en temps un tout petit mouton à leur troupeau. . . Que je voudrais rencontrer un de ces petits messieurs ici, dans la forêt, où je suis bien chez moi, et en même temps loin des hommes et des fusils! Je l'attaquerais de bon cœur, et j'aurais vite fait de le mettre en quartiers! (Il se lèche les lèvres, et continue sa promenade, en agitant sa queue avec plus de violence. À peine a-t-il prononcé ces derniers mots qu'un grand, beau chien entre par le fond. Le loup ne l'aperçoit pas d'abord. Le chien s'approche. Quand il est tout près du loup, il s'arrête et aboie.)

LE CHIEN. Wouf. . . wouf. . . wouf. . . (Le Loup se retourne vivement, le Chien lui tend amicalement la patte. Le Loup la prend, mais en hésitant et avec méfiance.) Bonjour, monsieur le Loup!

LE LOUP. Bonjour, monsieur le Chien! (À part) Peste!. . . Que vient-il faire ici? La forêt, c'est mon domaine. Pourquoi ne reste-t-il pas dans son village?

LE CHIEN. C'est ici que vous demeurez?

LE LOUP. Mais oui! (À part) Comme il est gras et bien nourri! Quel poil luisant de santé!

LE CHIEN. Je me suis égaré dans la forêt!

LE LOUP. Égaré! (À part) J'ai envie de l'attaquer.

LE CHIEN. Oui, sire Loup, impossible de retrouver mon chemin.

LE LOUP. Vous avez l'air d'avoir soif. Voulez-vous boire?

LE CHIEN. Volontiers! J'ai bien couru.

LE LOUP. Venez par ici. Il y a une petite source d'eau fraîche de ce côté-ci. (Il se dirige vers la gauche et indique un buisson. Le Chien passe derrière le buisson et semble boire longuement. Le Loup s'adresse à l'auditoire.) Si je sautais sur lui pendant qu'il est en train de boire! (Secouant tristement la tête.) Non, non, il est bien trop grand et trop fort. À force d'avoir jeûné, je n'ai plus ni la vigueur ni la résistance d'autrefois. C'est lui qui aurait l'avantage, et ce serait vite fait de moi! Non, ne l'attaquons point. (Une idée paraît le frapper soudainement. Il lève vivement la tête et parle rapidement.) Mais, si je ne puis pas me mesurer avec lui, il n'y a rien qui m'empêche d'en faire un ami. Si je suis bon pour lui aujourd'hui, et si je lui montre son chemin, il pourrait aussi une autre fois me rendre service à son tour. . . Soit . . . faisons-en un ami! (Le Chien, qui a maintenant fini de boire, revient sur le devant de la scène.)

LE LOUP (l'abordant humblement et avec respect). Venez-vous de loin, monsieur?

LE CHIEN. Oui, la ferme de mon maître est bien à quatre kilomètres d'ici. (Ils s'asseyent tous deux.)

LE LOUP. Vous avez bien couru, vous dites; vous devez avoir faim.

LE CHIEN. Oh! pour ça, non. J'avais soif, mais je n'ai guère faim. J'ai fait un bon déjeuner comme à l'ordinaire avant de partir.

LE LOUP (à part et avec envie). Un bon déjeuner! Comme à l'ordinaire! Écoutez-le parler, je vous en prie! C'est moi qui voudrais faire un bon déjeuner en croquant ses grands os! (Haut) En effet, monsieur le Chien, vous n'avez pas l'air de souvent faire maigre. . . Vous avez une mine excellente!. . .

LE CHIEN. Oui, je n'ai pas à me plaindre. Je puis toujours manger à ma satisfaction chez nous.

LE LOUP. Cela se voit. (Il allonge la patte et caresse le dos du Chien.) Votre poil est luisant et doux. . . Vous êtes gras aussi et bien portant. . . Quelle différence il y a entre vous et moi!. . . Tâtez un peu mon dos, vous sentirez chaque os de mon échine.

LE CHIEN. (Il avance la patte et la passe sur la tête et le long du dos du Loup. Il est épouvanté de sa maigreur.) Oh! mon pauvre vieux!. . . Vous n'êtes qu'un squelette.

LE LOUP. Oui, c'est vrai, mais ce n'est pas étonnant. Voilà deux jours que je ne mange pas! Et ce n'est pas la première fois que cela m'arrive.

LE CHIEN. Deux jours que vous ne mangez pas! (Se levant.) Oh! écoutez, venez avec moi, retournons chez nous. Venez demeurer à la ferme. Quittez ces bois, vous y mourrez de faim.

LE LOUP (se levant aussi). Je ne demande pas mieux. Mais. . . votre maître. . . que dira-t-il?. . . Voudra-t-il de moi?

LE CHIEN. Oh oui, certainement, si vous voulez bien travailler un peu pour gagner votre vie.

LE LOUP. Travailler! (Il fait la grimace à part.) Je le veux bien. Expliquez-moi ce qu'il faut faire.

LE CHIEN. Rasseyons-nous un peu, et je vous le dirai. (Ils s'asseyent tous deux de nouveau.)

LE LOUP. Parlez, monsieur, je suis tout oreilles.

LE CHIEN. Eh bien! Voyez-vous, il y a bien peu de choses à faire. Cela vous va-t-il d'être de garde à la maison?

LE LOUP. Oui, cela m'est égal. J'aurais mieux aimé pourtant garder le troupeau. (Il détourne la tête et se lèche les lèvres.) Mais enfin. . . n'importe. . . continuez!

LE CHIEN. Comme loup de garde, voici ce que vous auriez à faire:—Il faudrait chasser les mendiants et les personnes armées de bâtons, qui s'approcheraient trop de la maison et de la basse-cour.

LE LOUP. Bien!. . . C'est facile!. . . Je n'aurais qu'à leur montrer mes dents. . . Comme ça. . . (Il ricane horriblement ici; le Chien fait involontairement un mouvement de recul, puis il rit et se remet.)

LE CHIEN. Ah! sire Loup, faites cette grimace-là aux gens et ils s'enfuiront à qui mieux mieux. Ce sera excellent!. . . Voyez-vous, j'ai failli en avoir peur moi-même. (Le Chien rit de nouveau, le Loup rit aussi, mais du bout des dents.)

LE LOUP. Vraiment!. . . Ensuite?. . .

LE CHIEN. Il faut être très bon pour les personnes de la maison et leur faire des amitiés. Il faut aussi jouer avec les enfants; mais, je vous avertis en ami qu'il ne faut pas faire attention s'ils vous tirent quelquefois un peu trop fort les oreilles et la queue.

LE LOUP. Jouer avec des enfants!. . . Oui, cela me va très bien. (Se lèchant encore les lèvres en détournant la tête.) J'espère pourtant qu'ils ne tireront pas trop fort, car je pourrais oublier alors que je suis devenu un loup domestique.

LE CHIEN. Ensuite il est bon de flatter la fermière. C'est elle qui a la charge de toutes les provisions et des choses bonnes à manger. Aussi, quand elle est dans sa grande cuisine occupée à préparer les repas, c'est moi qui vais souvent me mettre près d'elle et près de sa table. Je lui fais des yeux doux et suppliants. Elle n'y résiste jamais. . . Cela m'attire bien des bonnes bouchées, car elle est tres bonne, et elle aime beaucoup les bêtes.

LE LOUP. M'aimera-t-elle aussi?

LE CHIEN. Sans doute.

LE LOUP. Et le fermier? Que faut-il faire pour lui être agréable?

LE CHIEN. Ah! pour mon maître, c'est un peu autre chose. Il faut lui plaire en tout; faire attention à ses moindres paroles; lui obéir sans hésitation quand il commande. Lui, par exemple, est bien plus difficile.

LE LOUP. Je trouverai l'obéissance prompte un peu dure. . . Mais enfin. . . cela vaut toujours mieux que de mourir de faim ici.

LE CHIEN. Je le crois bien! Et pensez donc au salaire que vous recevrez comme gage de votre obéissance et de votre travail!. . . os de poulets, os de pigeons, toutes sortes de bonnes choses dont le nom seulement fait venir l'eau à la bouche.

LE LOUP. Quel bonheur! Quelle félicité! C'est à vous faire verser des larmes de joie. (Cachant sa tête entre ses pattes, il pleure.)

LE CHIEN. Allons, allons, faites l'homme! (Il se lève et pose la patte sur l'épaule du Loup.) C'est votre long jeûne qui vous a rendu si larmoyant. . . Venez donc, montrez-moi le chemin. . .

LE LOUP (essuyant vigoureusement ses yeux). Oui, oui, avec plaisir. Partons, j'ai bien envie de dîner. (Tout-à-coup sa vue tombe sur le cou du chien, et y portant la patte, il lui dit) Mais, mon cher, qu'avez-vous donc ici? Je ne l'avais pas remarqué d'abord.

LE CHIEN (se secouant pour faire tomber la patte du Loup.)  Oh! ce n'est rien. C'est une bagatelle.

LE LOUP. Comment rien? Mais votre cou est tout pelé de ce côté!

LE CHIEN. Je vous dis que ce n'est rien. Ce n'est pas la peine d'en parler.

LE LOUP (inquiet). Mais encore. . . dites-moi. . . Comment cela vous est-il arrivé?

LE CHIEN (d'un air dégagé). C'est peut-être mon collier qui en est cause.

LE LOUP (de plus en plus inquiet). Votre collier! Pourquoi vous met-on un collier?. . .

LE CHIEN. Pour m'attacher quelquefois.

LE LOUP. Pour vous attacher!. . . Vous n'êtes donc pas libre de courir où vous voulez?

LE CHIEN. Pas toujours. . . Mais qu'importe?. . .

LE LOUP (se reculant). Il m'importe tant, à moi, que je ne voudrais pour rien au monde de tout ce que vous m'avez offert, à ces conditions-là. . .

LE CHIEN (haussant les épaules). Vous êtes fou!. . .

LE LOUP. Pas si fou que cela, maître Chien; je ne suis pas né pour la servitude. Je refuserais même un trésor à un tel prix. (Il le salue.) Bonjour, monsieur, retrouvez votre chemin tout seul; moi, je garde ma liberté. (Il s'en va, le Chien reste pensif un instant en regardant dans la direction que le Loup a prise, puis il s'adresse à l'auditoire.)

LE CHIEN. Peut-être a-t-il raison?. . . Au fond, je ne sais pas. . . mais l'important pour moi aujourd'hui est de reconnaître ma route dans la forêt. . .


(Le rideau tombe.)


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